La résistance aux anthelminthiques chez les ruminants: Situation actuelle et mesures de contrôle

Facteurs favorisant l’apparition des résistances

La sélection de la résistance est liée à l’emploi répété des molécules anthelminthiques mais aussi à des erreurs d’utilisation (Figures 2 et 3).

Fréquence d’utilisation

Plus la fréquence d’utilisation d’un antiparasitaire est élevée, plus la pression de sélection est importante. En fait, le risque est maximal lorsque les intervalles entre traitements sont voisins de la période pré-patente du parasite (période qui s’écoule entre la pénétration dans l’hôte de larves infestantes et l’apparition des nématodes adultes). Elle est de trois à quatre semaines chez Haemonchus contortus et Teladorsagia circumcincta. Dans ce cas de figure, chaque génération est soumise à un traitement: situation rencontrée lors de vermifugations mensuelles d’agneaux.

Anthelminthiques à libération prolongée

Certains procédés rémanents comme les diffuseurs intra-ruminaux d’anthelmin-thiques ont été mis au point afin de faciliter et diminuer le nombre de manipulations nécessaires au déparasitage, surtout de grands ruminants. Ces méthodes assurent une prévention efficace des parasitoses digestives mais elles peuvent induire une pression de sélection permanente par rapport aux administrations simples. Leur usage doit donc être raisonné, ne pas intéresser tous les animaux et laisser des «refuges» aux parasites chimio-sensibles.

Molécules utilisées

La rémanence d’un anthelminthique est un des facteurs favorisant de l’apparition des résistances. Avec les benzimidazoles (oxfendazole) et les avermectines, produits rémanents, les parasites adultes et immatures se trouvent exposés pendant une durée prolongée à des concentrations décroissantes d’antheminthiques dans le plasma et le tube digestif. Certes, cette propriété pharmaceutique accroît l’efficacité de ces substances mais également la pression de sélection pour la résistance.

Alternance de produits

La rotation lente à rythme annuel de deux anthelminthiques à mode d’action différents (Benzimidazoles/lévamisole ou un composé apparenté) est préconisée pour prévenir la sélection de nématodes résistants. En revanche, l’alternance rapide, de deux composés à mode d’action similaire permettrait une sélection plus rapide.

Erreurs de dosage

Le sous dosage favorise la sélection des parasites chimio-résistants. Il se produit lors de l’administration d’une dose inférieure à la dose optimale où seuls les individus les plus sensibles (homozygotes SS) de la population parasitaire sont atteints; les individus résistants (hétérozygotes RS ou homozygotes RR) survivent et sont à l’origine des générations résistantes ultérieures. A l’opposé, le surdosage peut favoriser l’émergence d’individus extrêmement résistants.

Erreur technologique

Le mauvais réglage des pistolets doseurs ou l’utilisation de seringues (situation dominante au Maroc), peuvent être à l’origine d’une posologie inadaptée. Il en va de même lorsque le flacon est mal agité, car le principe actif reste au fond (fréquents pour les produits administrés oralement).

Sous estimation du poids des animaux

Les sous dosages sont fréquents lors de vermifugations des ovins, à cause de l’absence de pesées individuelles et la réalisation de traitement sur la base d’un poids moyen. Il faudrait prendre le poids de l’animal le plus lourd par catégorie d’âge (adulte ou jeune), calculer la posologie adaptée à ce poids, et l’appliquer ensuite à l’ensemble de chaque catégorie. Le surdosage des animaux les plus légers n’est pas à craindre car les anthelminthiques existant sur le marché (à l’exception du tétramisole ou lévamisole) ont un index thérapeutique relativement élevé.

Extrapolation de dosage d’une espèce à l’autre

Les sous dosages peuvent être liés à l’espèce animale. Les indications de doses par le fabricant concernant les ovins et l’extrapolation aux caprins sont couramment constatées; or chez ces derniers, le métabolisme des benzimidazoles est différent d’où un sous dosage systématique. Actuellement, les laboratoires étrangers qui commercialisent les benzimidazoles recommandent des posologies différentes; généralement double chez les caprins. Malheureusement, les fabricants locaux de ces produits continuent sur un étiquetage recommandant un dosage unique pour les deux espèces animales.

Fermeture de la gouttière oesophagienne

Le rumen joue un rôle de réservoir aux anthelminthiques, notamment aux Probenzimidazoles (Thiophanate, Fébantel et Nétobimin) qui subissent une partie, voire la totalité, des transforamtions métaboliques permettant de les rendre actifs. Or, l’administration de solutions ou suspensions orales à des ruminants peut provoquer la fermeture réflexe de la gouttière oesophagienne, court-circuitant ainsi le stockage au niveau du rumen qui n’est pas sans conséquence sur l’efficacité.

Conduite de l’élevage

L’apparition de la résistance ne repose pas essentiellement sur les traitements très fréquents qui aboutiraient à des pressions de sélection drastique mais aussi sur d’autres facteurs liés à la gestion des troupeaux. Le mode de conduite extensif sur pâturages communs entre divers troupeaux poly-parasités de façon quasi permanente, facilite l’introduction et la diffusion des nématodes résistants. L’impact du caractère extensif sur les résistances est plus posé au Maroc où les pratiques de transhumance et d’échange d’animaux entre régions (Femelles reproductrices et géniteurs) sont courantes.

Le mélange d’ovins et de caprins sur un même pâturage est une pratique à déconseiller, car les chèvres ont une forte tendance à sélectionner des parasites résistants et favorisent ainsi l’extension du phénomène chez les ovins.

Zone refuge

Dans l’écosystème d’une population de strongles, une proportion des individus est parasite et vit dans l’hôte, le reste vit sous forme libre dans le milieu extérieur (Figure 4). Une zone refuge «abri» désigne les individus qui ont échappé à l’action de l’anthelmin-thique et donc à sa pression de sélection permettant ainsi de préserver une population d’individus sensibles favorable à la dilution et à la reconversion vers la sensibilité par brassage avec les individus résistants. En pratique, la zone refuge aux nématodes est le milieu extérieur (pâturage) et les animaux faiblement parasités qu’il ne faudrait pas déparasiter.