L’élevage caprin à viande au Maroc: opportunités et perspectives

La diversité génétique des populations caprines locales et leur forte adaptation aux conditions du milieu montagnard marocain

L’observation à l’œil nu affirme la diversité des populations dans les troupeaux d’élevage caprin aussi bien à Aït Bazza que dans les communes voisines jusqu’aux frontières de Bouiblane. Selon les dires des éleveurs, cette diversité existe depuis toujours. Selon les termes d’un éleveur âgé de plus de 70 ans, les chèvres Timellaline et Tizerzerine, en plus bien sur des noires existaient chez son père depuis qu’il a commencé à garder les troupeaux.

Les éleveurs s’accordent à reconnaître la rusticité et la capacité d’adaptation de ces populations compte tenu des conditions difficiles du milieu, tout particulièrement la période des neiges et l’insuffisance des ressources fourragères durant les années sèches. Selon les mots d’un éleveur “le caprin ‘roumi’ ne peut pas vivre chez nous car tout est difficile ici, l’eau pour l’abreuvement des caprins n’est pas toujours disponible, le relief est dur, la végétation n’est pas toujours assez développée, etc.”. Les travaux sur le caprin confirment cette perception des éleveurs et affirment l’adaptation des populations locales aux environnements montagnards marocains.

A elle seule, cette capacité d’adaptation des populations caprines locales est un inestimable élément à connaître, à développer et à conserver. Au lieu de chercher à créer de nouvelles conditions de production pour des races importées, la capacité des populations locales est une opportunité pour développer les zones difficiles. De toutes manières, sans la connaissance et la caractérisation des populations caprines marocaines, il serait présomptueux d’incriminer la génétique hâtivement dans l’évaluation du caprin local viande. D’autant plus, la déconsidération ou la négligence de l’intérêt que représente la diversité génétique du patrimoine caprin marocain compromet les potentialités futures du caprin (pour plus de détails sur ce volet, voir bulletin 2).

Capital humain, savoir-faire et tradition à valoriser

L’élevage caprin dont il est question dans ce bulletin est produit par des éleveurs qui pratiquent l’élevage de petits ruminants en systèmes sylvo-pastoraux depuis la nuit des temps. Ces agro-pastoraux sont attachés à leur terroir ne demandant que des conditions élémentaires pour pouvoir assurer une meilleure qualité de vie pour leurs enfants. Ils sont dépositaires de connaissances et d’expérience en matière d’élevage pastoral. Les jeunes sont intéressés par le développement d’entreprises agricoles adaptées à leur terroir et les femmes sont travailleuses à la recherche d’opportunités pour améliorer leur condition de vie.

Le caprin a toujours été l’animal privilégié des zones de montagnes et le compagnon permanent des éleveurs en zones difficiles où l’élevage bovin serait très risqué. La précarité du milieu montagnard, sa vocation naturelle conjuguée avec l’histoire et les traditions des populations, l’élevage caprin s’est établi comme l’activité la mieux adaptée et la plus indiquée pour valoriser les potentialités du milieu et contrecarrer ses contraintes. Dans un tel processus, les éleveurs ont fait des acquis sur la gestion de leurs troupeaux (conduite et performance, reproduction, alimentation, maladies, etc.).

Le savoir-faire acquis se matérialise dans le choix des aires de pacage, les moments et les lieux opportuns de déplacement saisonnier en fonction des disponibilités fourragères et des conditions des animaux. Certains éleveurs passent l’année entière sur les pâturages d’Azinos, Tizi Ntaida où poussent l’alfa et l’armoise, entre autres. Un autre exemple du savoir-faire des éleveurs est la connaissance des plantes, les toxiques, les salines, etc. Bien que les pâturages de la zone regorgent de plantes pastorales, médicinales et aromatiques, ils dépendent des conditions climatiques annuelles, toutefois, aléatoires et variables. D’ailleurs, les fruits des efforts déployés par les éleveurs pour diversifier leurs sources de revenus et alléger leur dépendance entière sur l’élevage par la pratique du commerce, de l’apiculture, et du maraîchage sur parcelles irriguées, demeurent limités et constamment menacés par les aléas climatiques, notamment les inondations et les sécheresses.

Le savoir faire des éleveurs n’est pas un savoir figé comme c’est décrit parfois par les chercheurs, les zootechniciens en particulier. Dans les zones où l’ANOC a fait des groupements (ovins, caprins ou mixtes), les éleveurs apprennent graduellement et progressivement à revoir leurs propres pratiques et à les remplacer par d’autres nouvelles. Dans la zone d’étude, au cours de la période de travail avec les éleveurs, on a observé l’intérêt suscité chez les éleveurs adhérents au groupement ANOC et leur prédisposition à traiter leur élevage caprin avec des égards similaires ou proches de leur traitement de l’élevage ovin. Au fait, plusieurs éleveurs d’Ait Bazza, adhérents à l’ANOC avec leurs ovins dans le cadre du groupement Marmoucha constitué depuis 2005, ont pris des initiatives pour inscrire leurs caprins. En d’autres termes, les éleveurs de caprins sont des acteurs dotés de savoir mais plus important dotés de capacité d’apprendre et de changer s’ils sont adéquatement encadrés et accompagnés dans ce processus d’apprentissage.

Avec les progrès technologiques dans les moyens de communication, l’amélioration des infrastructures routières, des transports, etc., les éleveurs, à l’instar de tous les autres groupes de la société marocaine, sont de plus en plus ouverts sur leurs environnements. C’est aux chercheurs et techniciens de changer leurs images stéréotypiques sur les ruraux, les paysans et les éleveurs.