Gestion du Bayoud du palmier dattier dans les oasis marocaines

PRINCIPAUX ACQUIS EN MATIÈRE DE LUTTE CONTRE LE BAYOUD

Les efforts de lutte contre le Bayoud au Maroc ont été axés sur les orientations principales décrites ci-dessous.

Promotion de la prophylaxie

La prophylaxie désigne le processus actif ou passif ayant pour but de prévenir l’apparition, la propagation ou l’aggravation d’une maladie. Vu l’importance de ce processus, le Ministère de l’Agriculture au Maroc, à travers ses institutions de recherche et de formation dans le domaine agricole (INRA, IAV, ENA), anime des sessions de formation périodiques au profit d’une large gamme d’intervenants dans le secteur phoenicicole (agriculteurs, agents de développement, techniciens, ingénieurs etc.) sur la gravité de la maladie, sa biologie, les voies possibles de sa dissémination et les mesures préventives à prendre pour limiter sa propagation. En effet, dans la quasi-totalité des projets et conventions de recherche et recherche-développement mis en œuvre antérieurement par le ministère et différents partenaires nationaux et internationaux (POS, POT, AIEA, IPGRI, OADA, FAO etc.) la composante formation a toujours été une partie intégrante dans l’implémentation de ces collaborations.

Développement de techniques de détection précoce et de cartographie de la maladie

La détection précoce est l’un des enjeux majeurs dans toute stratégie de lutte contre les maladies incurables des plantes. La détection précoce permet de ménager rapidement des stratégies d’éradication ou de confinement, et donc de réduire les pertes économiques et les effets environnementaux.

Concernant le Bayoud, des travaux antérieurs ont permis de mettre au point une technique moléculaire basée sur la PCR (Polymerase Chain Reaction ou réaction de polymérisation en chaîne) pour la détection de l’agent causal de la maladie. La PCR est largement utilisée dans le domaine de la phytopathologie pour la détection de divers micro-organismes phytopathogènes. Cette méthode consiste à amplifier une région génomique (ou gène) spécifique à l’organisme cible en utilisant des amorces ayant la capacité de repérer et s’hybrider spécifiquement aux régions flanquantes du gène recherché. Après amplification, la présence ou l’absence du gène, et par conséquent du pathogène, est confirmée après migration du produit de la PCR dans un gel d’agarose et visualisation sous lumière UV. Deux paires d’amorces ayant la capacité de détecter différentiellement l’agent causal du Bayoud d’autres espèces Fusariennes non-pathogéniques avec la technique de la PCR ont été développées (Fernandez et al., 1998; Figure 1). La fiabilité de ces paires d’amorces a été confirmée par d’autres études ultérieures (Freeman et Maymon, 2000). Cette approche a un grand potentiel d’utilisation pour la détection du Foa dans les sols nouvellement plantés où les palmiers ne présentent aucuns symptômes de la maladie, ou dans les sols destinés à l’installation de nouvelles exploitations. Cela constituera un outil puissant dans l’orientation du choix des sites de plantation avec des risques faibles.

Toutefois, la validation des amorces spécifiques au Foa a été faite en utilisant l’ADN purifié de celui-ci et d’autres Fusarium. L’utilisation de ces amorces pour sa détection dans un sol contenant l’ADN de millions d’autres microorganismes reste à vérifier et à optimiser. Une étude visant cet objectif est en cours à l’INRA-Maroc avant l’utilisation de ces amorces pour des fins de détection précoces dans les sols de palmeraies.

La connaissance de la distribution géographique actuelle du Bayoud est aussi un élément clé qui peut apporter plus de visibilité sur la dynamique de l’évolution potentielle de la maladie et la stratégie à appliquer pour prévenir sa propagation. Une étude pilote de reconnaissance et de repérage géoréferencé de foyers actifs du Bayoud dans la palmeraie d’Aoufous, Région d’Errachidia, a été menée à l’INRA-Maroc. Dans cette étude, des investigations de terrain et des analyses de laboratoire du matériel végétal collecté de palmiers montrant des symptômes ont confirmé la présence de la maladie dans les zones prospectées. Les coordonnées GPS des foyers actifs ont été relevées et utilisées avec des images satellitaires dans un système d’information géographique pour corréler la présence/absence de la maladie avec des signatures spectrales spécifiques aux arbres atteints de la maladie. Les résultats ont montré que les foyers actifs de la maladie se situent dans les zones catégorisées « zones de stress » (Figure 2). Ceci suggère que les prospections du terrain et les analyses du végétal suspect couplés à l’usage de SIG et d’images satellitaires peuvent constituer des outils fondamentaux dans les actions de délimitation géographique et d’endiguement du Bayoud.

Élaboration d’une technique de désinfestation du sol

L’intervention opportune est une action décisive pour circonscrire et éradiquer une maladie suite à son apparition dans une zone indemne. Les résultats de recherche ont montré la possibilité de prévenir la progression du Bayoud en cas d’introduction dans des zones indemnes par un traitement localisé du sol basé sur la combinaison de la solarisation avec la fumigation (Figure 3; Essarioui et Sedra, 2017). La conduite technique des vergers de palmier dans les aires d’extension, notamment la pratique de l’irrigation localisée, ne permettant pas la dissémination du pathogène par les eaux d’irrigation et les mesures de prévention et d’exclusion rigoureuse pratiquées par les investisseurs, sont aussi des facteurs qui complètent cette stratégie de lutte.

Découverte de sols suppressifs et possibilité de lutte biologique

La suppressivité/résistance naturelle des sols aux diverses maladies de plantes causées par Fusarium a été initialement découverte au 19ème siècle par Atkinson (1892) et décrite plus tard dans toutes les contrées du globe (Smith et Snyder, 1977; Scher et Baker, 1980; Alabouvette, 1986; Hopkins et al., 1987; Sneh et al., 1987; Peng et al., 1999; Dominguez et al., 2001). Dans la foulée de telles études, des sols suppressifs à la maladie du Bayoud ont été découverts au Maroc dans la région de Marrakech (Sedra et Rouxel, 1989). Cette résistance à la maladie a été attribuée à l’activité antagoniste de la microflore résidant dans ces sols vis-à-vis du Foa. Cette découverte a ouvert de nouvelles pistes de recherche pour le développement de techniques de lutte biologiques contre le Bayoud. Des microorganismes parmi les plus antagonistes à l’agent pathogène ont été isolés et caractérisés (Sedra et Maslouhy, 1994) et leur capacité à juguler la croissance in vitro et in vivo du Foa a été démontrée (Essarioui et Sedra, 2010).

En plus de l’antagonisme microbien, des substrats biocides à base d’extraits de plantes et de la chitine pouvant inhiber la croissance du Foa et favoriser celle de ses antagonistes ont été identifiés (Essarioui et Sedra, 2010). L’amendement organique de sol après désinfestation avec des substrats biocides et l’introduction de microorganismes antagonistes ayant la capacité de coloniser le vide biologique créé par la désinfection du sol pourrait contribuer dans la pérennisation de l’effet de traitement de sol par le rétablissement d’une microflore bénéfique à même de protéger les racines des palmiers contre l’attaque du Foa.

Dans l’ensemble, nous pensons que le tandem biocide-antagonisme, cautionné en amont par la désinfection du sol et en aval par une rigueur collet monté dans la conduite des vergers du palmier, aurait sa justification dans une stratégie de lutte intégrée contre le Bayoud du palmier dattier.

Sélection de variétés résistantes

La résistance génétique est le moyen le plus efficace pour lutter contre les maladies vasculaires causées sur diverses plantes par les différentes formes spécialisées du Fusarium oxysporum. Les insuccès de la stratégie de lutte chimique préconisée au lendemain de l’identification du Bayoud ont réorienté les efforts vers la sélection massale de variétés résistantes à la maladie. De nombreuses campagnes de prospection visant l’exploration de l’importante diversité génétique de palmeraie traditionnelle marocaine, ont été menées pour le repérage de génotypes à caractères agronomiques intéressants, dont la résistance au Bayoud. Des pieds de palmiers prospérant dans des foyers actifs de la maladie ont été prélevés pour tester leur résistance par des techniques d’inoculation artificielle (Sedra, 1994a,b). Les résultats de ce programme étaient concluants et plusieurs variétés et clones résistants ont été sélectionnés par l’INRA (Sedra, 2015), notamment les variétés Ayour (INRA- 3415), Hiba (INRA-3419), Tanourte (INRA-3414), Al Baraka (INRA-3417), Tafoukte (INRA-3416), Mabrouk (INRA-1394), Khair (INRA-3300) et Najda (INRA-3014). Celle-ci a été multipliée à grande échelle par des techniques de culture des tissus et utilisée pour la réhabilitation des zones dévastées par le Bayoud. Le programme de sélection massale a donné naissance à une nouvelle série de 7 variétés de bonne qualité fruitière dont la vérification de la résistance à la maladie est en cours.

Bien que la lutte génétique ait permis de gérer efficacement la maladie dans les zones infestées pendant des décennies, l’utilisation d’une seule variété, en l’occurrence « Najda », dans cette stratégie engendrera une pression de sélection sur les populations du Foa qui risque d’évoluer en nouvelles races capables de surmonter les mécanismes de résistance. Par conséquent, il est temps de déployer de nouvelles variétés résistantes, aux mécanismes de résistances divers, pour se mettre en garde contre, et anticiper, l’éruption d’une épidémie dévastatrice du patrimoine phoenicicole.

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