Situations d’élevage bovin laitier au Maroc: Diagnostic et perspectives d’amélioration des performances

Analyse comparative des systèmes d’élevage laitier en zones suburbaine et irriguée

Des deux études antérieures, il apparaît une forte similarité des systèmes d’élevage de bovins laitiers dans les deux régions irriguée du Gharb et suburbaine de Rabat-Salé. Ceci ne va pas sans poser de sérieuses questions quant aux atouts présumés de l’irrigation pour l’augmentation de la productivité de l’élevage; hypothèse pourtant à la base de l’échafaudage de toute la politique laitière du Maroc.

Des analyses statistiques poussées des résultats de nos enquêtes dans les deux régions révèlent qu’en fait tous les paramètres d’élevage relatifs à l’intensification laitière (rendement par vache, consommation des concentrés, poids du lait dans le chiffre d’affaire total de l’étable) sont significativement plus élevés en zone suburbaine qu’en périmètre irrigué. Ce résultat a priori paradoxal par rapport aux hypothèses généralement retenues pour la planification des productions bovines au Maroc s’explique par deux réalités de terrain: le prix de vente du lait et le niveau d’investissement dans l’agriculture. En effet, dans le Gharb, le lait continue d’être écoulé principalement à travers les centres de collecte coopératifs. Le prix offert à l’éleveur est stagnant depuis plus d’une dizaine d’années et il ne dépasse pas sur une moyenne annuelle 2,9 Dh/kg dont il faut défalquer les éventuelles pénalités et autres frais de gestion des centres et frais de transport. En revanche, à l’abord des villes, le lait est quasi exclusivement vendu par le biais des colporteurs à un prix plus attrayant (3,3 Dh/kg en moyenne). Ceci constitue un premier avantage qui plaide pour une plus forte volonté d’accroître les rendements laitiers en zone suburbaine.

Un autre facteur primordial pour l’intensification laitière suburbaine est le niveau de recours aux intrants et notamment aux aliments concentrés. Il apparaît ainsi que le niveau de consommations d’aliments concentrés par vache est de 2.209 UFL en périurbain tandis qu’en périmètre irrigué il chute à seulement 1.187 UFL. Les facilités d’achat de concentrés procurées par l’environnement urbain (éleveurs disposant d’autres sources de revenus, proximité des revendeurs…) s’imposent comme un atout bien plus capital pour l’essor d’élevages laitiers intensifs que la disponibilité d’eau d’irrigation pour la production fourragère. D’ailleurs, le bersim qui constitue le fourrage le plus utilisé dans le périmètre irrigué du Gharb a un cycle d’utilisation de novembre (1ère coupe) à mai (4ème voire 5ème coupe) qui ne suffit sûrement pas à garantir la pérennité le long de l’année d’une base fourragère à même de supporter un élevage laitier intensif. Et ce n’est pas moindre mal de constater que dans l’écrasante majorité des élevages du Gharb, de juin à octobre les vaches sont tout simplement en état d’entretien (de la paille et/ou chaumes avec un mélange de concentrés en quantité dérisoire). Il s’ensuit une chute drastique de la production de lait, loin de correspondre à la biologie et au rythme de lactation que préfigure le choix d’une race aussi spécialisée que la Holstein.

En effet, il ne suffit pas de mettre à disposition des agriculteurs de l’eau d’irrigation pour penser à l’introduction immédiate et à grande échelle du bétail laitier spécialisé. L’expérience et le savoir-faire semblent être aussi des pré-requis tout aussi indispensables, ce qui pour l’instant a été occulté. D’ailleurs, des écrits récents affirment que de manière générale en élevage, l’amélioration supposée de la rentabilité par l’introduction de races étrangères ne s’est pas concrétisée et que les actions de développement auraient mieux fait de se reporter sur les pratiques de conduite animaux d’origine locale.

Pareils résultats suggèrent aussi que les habituelles typologies esquissées et qui sont uniquement fondées sur des paramètres de taille (nombre de vaches et superficie totale de l’exploitation) sont erronées et incomplètes pour appréhender la complexité de l’élevage bovin au Maroc. En outre, ces typologies de taille ne peuvent en aucun cas servir à promouvoir des actions de développement au niveau de l’élevage, car elles butent immédiatement sur la réalité: plus de 85% des vaches sont situées dans des étables de moins de 5 vaches. Au contraire, en s’intéressant aux pratiques d’élevage et à leurs incidences, il est alors possible d’identifier des genres différents de stratégies qui nécessitent des actions ciblées pour en rehausser la rentabilité et la productivité en lait et même en viande, étant donné la proportion fort importante d’élevages mixtes rencontrés. C’est là une condition sine qua non pour assurer le maintien voire l’essor de l’élevage bovin et de canaliser à bon escient le peu de moyens encore investis dans le développement agricole.