Système agroforestier à cacaoyers en Côte d’Ivoire: Connaissances existantes et besoins de recherche pour une production durable

Système agroforestier à cacaoyers en Côte d’Ivoire: Connaissances existantes et besoins de recherche pour une production durable

B.T.A.VROH1, N.E.J. ABROU1, Z.B. GONE BI1,2, C.Y. ADOU YAO1,2

1 Laboratoire de botanique, UFR Biosciences, Université Félix Houphouët-Boigny 
2 Centre Suisse de Recherche Scientifique en Côte d’Ivoire
Résumé

La présente étude a fait un diagnostic écologique de la durabilité des systèmes de production de cacao en Côte d’Ivoire. L’analyse de la bibliographie a montré que cette culture, introduite en 1988, a été compatible à divers facteurs pédo-climatiques et de végétation de la Côte d’Ivoire. Cette compatibilité se traduit par l’évolution de la filière du cacao et des pratiques culturales du Sud-est au Sud-ouest du pays. L’étude a fait le constat de l’existence de divergences entre les paysans et les scientifiques au sujet des espèces d’arbres à associer aux cacaoyers. Elle soulève également le manque de preuves suffisantes et scientifiques pouvant guider le choix d’un système agroforestier à cacao, à la fois profitable aux producteurs et écologiquement soutenable. Des investigations futures devront être orientées vers la recherche de compromis sur le choix des espèces à associer aux cacaoyers; ce qui nécessitera la confirmation ou l’infirmation scientifique des perceptions empiriques issues de pratiques traditionnelles. Il faudra également éclairer le producteur, le décideur politique et les structures d’encadrement de paysans, sur la nécessité d’une complémentarité entre la production de cacao et la valeur économique des services écosystémiques produits dans les cacaoyères.

Mots-clés: Arbres d’ombrage, Agroforêt, Front pionnier du cacao, Pratiques agricoles traditionnelles, Services écosystémiques.

Cocoa agroforestry system in Côte d’Ivoire: existing knowledge and future research for sustainable production

Abstract

This study has assessed the ecological sustainability of cocoa production systems in Côte d’Ivoire. The literature has shown that cocoa crop has been introduced in 1988 and the crop has been suitable with various pedoclimatic and vegetation factors in Côte d’Ivoire. This suitability has involved a move of the cocoa area and some changing agricultural practices from the South-east to the South-west of the country. The study has shown the existence of some divergences between farmers and scientists about the choice of tree species to be associated in cocoa agrosystems. Also, insufficient scientific research has been achieved in order to suggest to farmers the most sustainable cocoa agroforest system. Future research should be focused on finding a trade-off about the choice of associated tree species which can be profitable to the farmers and be ecologically sustainable. The research should also approve or deny some empirical perceptions from traditional practices. The future research should also demonstrate to farmers, political decision-maker and management structures the need of a synergy between cocoa production and the economic value from of the ecosystem services produced in the farms.

Keywords: Shade trees, Agroforest, cocoa pioneer front, Traditional agricultural practices, Ecosystem services.

INTRODUCTION

Les impacts néfastes de l’intensification des pratiques agricoles ont amplifié divers problèmes environnementaux. Il s’agit essentiellement des problèmes de déforestation, d’érosion, de désertification, du changement climatique, de la perte de biodiversité et de la contamination de l’eau potable (Altieri et Pengue, 2006; FAO, 2006). Le cadre de développement durable qui offre des solutions intégrant les volets écologiques, économiques et sociaux de toute problématique, semble être un des moyens de faire face à ces problèmes (Convention sur la Diversité Biologique, 2010). Ainsi, en quête d’une alternative écologiquement soutenable, socialement acceptable et économiquement profitable à l’agriculture conventionnelle, plusieurs chercheurs ont proposé l’agroforesterie (Rice et Greenberg, 2000; Sonwa et al., 2007; Adou Yao et al., 2016), une activité agricole complexe intégrant les arbres aux cultures et à l’élevage du bétail (Nair, 1993). Cette activité représente aux yeux des chercheurs, une des meilleures solutions pour réconcilier durablement la production agricole et la protection de l’environnement (Agroforestry Systems, 1982 ; Vroh et al., 2017). Cependant, plusieurs points sombres restent à éclaircir quant aux bénéfices écologiques, économiques et sociaux que peuvent tirer les petits producteurs ruraux, des pratiques agroforestières.
Les systèmes agroforestiers à cacaoyers n’échappent pas aux contraintes dont souffrent les pratiques agroforestières. En effet, au début des années 1980, dans plusieurs pays producteurs, il a été constaté des limites liées aux pratiques agroforestières à cacao. Économiquement, ces pratiques ne permettent pas d’espérer un rendement élevé du cacao (Dalliere et Dounias, 1998). Les enquêtes de Ruf (2011) auprès des cacaoculteurs ghanéens par exemple, indiquent que les agriculteurs se plaignent de l’accroissement des dommages des animaux sauvages; la propagation des maladies comme la «pourriture brune» à cause de la forte humidité, le physique des cacaoyers qui, à la recherche de la lumière s’allonge rendant difficile la récolte des cabosses par moment; etc. Socialement, selon Camara et al., (2009), l’extension des agroforêts pourrait fragiliser la sécurité alimentaire des populations rurales soit en réduisant l’espace dévolu aux cultures annuelles vivrières soit, par inadéquation avec celles-ci. Écologiquement, dans les principaux pays producteurs notamment ceux de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, la cacaoculture occupe environ 10 % des terres agricoles (Sonwa et al., 2003; Asare, 2006). L’ensemble des superficies cacaoyères à l’intérieur de ces pays (Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria et Cameroun) a spectaculairement évolué entre 1961 et 2000 passant de 3.096.000 à 5.056.000 hectares. Ainsi, la culture de cacao est perçue de plus en plus, comme étant un agent de déboisement (Bhagwat et al., 2008; Gnahoua et al., 2012). Aussi, ces systèmes agroforestiers souffrent de la faible disponibilité des terres, de l’infertilité des sols et de la réduction des périodes de jachère (Tondoh et al., 2015).
La Côte d’Ivoire, premier pays exportateur de fèves de cacao au monde depuis 1977 avec plus de 40 % de la production mondiale, ne reste en marge des difficultés de conciliation des enjeux environnementaux à la production cacaoyère. En effet, le «miracle ivoirien» des années 1960 et 1970, a reposé sur une exploitation extensive de la forêt au profit des cultures d’exportation parmi lesquelles le cacao est le plus important (Tano, 2012). Ce qui a fait de la culture du cacao, la base de l’économie ivoirienne. Le secteur du cacao représentait jusqu’à la fin de la décennie 1970, à lui seul, 40 % des recettes d’exportation et contribuait à hauteur de 10 % au Produit Intérieur Brut (Léonard et Ibo, 1994). La cacaoculture a donc occupé et continue d’occuper une place importante dans l’économie ivoirienne. Au plan social, avec environ 600.000 chefs d’exploitation à la fin des années 1970, cette culture a continué à mobiliser plus d’un million de paysans dans les années 2000 (Assiri et al., 2009).
Cependant, depuis la fin de la décennie 1980, l’économie ivoirienne souffre d’une crise cacaoyère multidimensionnelle sans précédent. La culture du cacao est accusée de dévorer les forêts ivoiriennes (Aké-Assi, 1998, Konaté et al., 2015). Dans la zone du Sud-ouest par exemple, 2 millions d’hectares de forêt (soit 80 % de la surface forestière totale de la zone), ont été défrichés en 20 ans au profit de la culture de cacao (Tano, 2012). C’est le cas de la réserve forestière de Taï, actuel Parc National de Taï, dans laquelle les producteurs ont ouvert d’importantes exploitations avant d’être chassés en 2014 (Adou Yao et Vroh, 2014). Un autre exemple est celui de la zone du Centre-ouest du pays. Dans celle-ci, un premier cycle de production cacaoyère s’est développé aux dépens des forêts d’Oumé dans les années 1950-1960, un second aux dépens des forêts au Nord de Gagnoa dans les années 1965-1985. Au début de l’année 1990, les défrichements des dernières forêts classées d’Oumé et celles au Sud de Gagnoa, ont marqué la fin du boom dans cette zone, suite à la raréfaction des forêts disponibles (Ruf, 1991). La situation a été exacerbée par la décennie de crise des années 2000, avec les occupations illégales de plusieurs aires protégées en zones forestières de l’Ouest et du Centre-ouest au profit de la culture cacaoyère (Kouakou et al., 2015; Sangne et al., 2015; Barima et al., 2016).
La crise cacaoyère a été exacerbée par la dégradation des conditions de vie des producteurs, la prolifération des ravageurs de cultures, la dégradation des conditions climatiques, les conflits fonciers ainsi que la baisse des prix aux producteurs (Tano, 2012). La diminution des prix influe sur le traitement des vergers et par conséquent sur les rendements. Cette crise a mis en exergue plusieurs problèmes parmi lesquels les questions du verdissement de l’industrie cacaoyère ivoirienne et de la durabilité de la production. Des chercheurs nationaux et internationaux, des politiques et les acteurs de certification de la production de cacao tentent, de plus en plus, de savoir si en Côte d’Ivoire, les pratiques agricoles à base de cacaoyers constituent un outil de développement durable, favorisant les conditions socio-économiques des producteurs, la protection de l’environnement et le bien-être des populations humaines.
La présente étude fait un diagnostic écologique de la durabilité des systèmes de production du cacao en Côte d’Ivoire. Elle se propose de répondre aux questions suivantes: (1) depuis son introduction en Côte d’Ivoire (1888), le cacao est-il produit, de manière durable ? (2) si non, quelles sont les orientations les plus urgentes à donner aux pratiques culturales pour une production durable du cacao en Côte d’Ivoire?
Pour répondre à ces questions, l’étude s’articule autour de quatre sections. La première section présente les grandes zones de production de cacao en Côte d’Ivoire, qui ont été identifiées depuis l’introduction de la culture en 1888, jusqu’en 2017. Dans cette section, une description des conditions pédo-climatiques ainsi que de la végétation dans les zones de production, a été réalisée pour comprendre les raisons de l’expansion de cette culture, l’évolution des fronts pionniers d’une région à une autre du pays. La deuxième section analyse les différentes manières de pratiquer la cacaoculture. Elle aboutit à la description des systèmes agroforestiers à cacaoyers et à la perception des paysans sur ces systèmes. La troisième section synthétise les espèces d’arbres compagnes les plus associées et leurs rôles pour les cacaoyers et les paysans et pour le maintien de la biodiversité. La quatrième et dernière section aborde les besoins de recherche sur les systèmes agroforestiers à cacaoyers en Côte d’Ivoire. Cette section met en évidence des connaissances scientifiques insuffisamment documentées pour le cas de la Côte d’Ivoire dans le domaine de la cacaoculture. Elle a concerné l’état des recherches sur les influences des systèmes agroforestiers sur le rendement, la production et les valeurs économiques des services écosystémiques rendus par la biodiversité associée aux cacaoyers. L’analyse de ces sections a permis de faire des recommandations pour des recherches futures pour une production durable du cacao en Côte d’Ivoire.

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