Le marché de l’huile d’Argan et son impact sur les ménages et la forêt

Situation des coopératives féminines de production de l’huile d’argan

Les principaux résultats de l’enquête coopérative montrent que les coopératives qui ont bénéficié d’un encadrement et d’un soutien des organismes nationaux et internationaux et qui sont organisés dans des groupements d’intérêt économique (GIE) ou dans l’Union des Coopératives Féminines d’Argane (UCFA) arrivent à pénétrer dans les marchés de haute valeur et à réaliser des chiffres d’affaire relativement importants en raison de l’amélioration des techniques et des conditions d’extraction et des pratiques d’emballage et d’étiquetage.

Par ailleurs, la situation sur l’axe routier touristique Agadir-Essaouira améliore davantage le chiffre d’affaire de la coopérative suite à l’afflux fréquent de touristes. Les coopératives récemment constitués et ne bénéficiant pas d’un encadrement suffisant et situées loin des axes routiers touristiques ont par contre du mal à s’impliquer dans les marchés de haute valeur; leurs clients principaux restent les autres coopératives pionnières.

Toutefois, pour l’ensemble des coopératives enquêtées, les problèmes de gouvernance, de gestion administrative et financière, d’analphabétisme des adhérentes et de concurrence des sociétés privées constituent les principales contraintes. Pour pallier en partie à ces problèmes des activités parallèles d’alphabétisation des adhérentes sont réalisées et des sessions de formation, sont effectuées au profit des représentantes des coopératives.

Par ailleurs, la disponibilité de la matière première (fruits d’argan) et la dégradation de la forêt restent les problèmes fondamentaux qui menacent la durabilité des coopératives. La sensibilisation des adhérentes sur le danger de ces problèmes et l’importance de la conservation de la forêt constituent l’un des objectifs centraux des coopératives.

Conclusions

Nous concluons que le boom d’argan n’a que légèrement bénéficié à la richesse des ménages. Néanmoins, l’évolution du marché d’argan a incité les ménages à stocker plus de fruits d’argan et à les considérer comme une sorte de trésorerie du foyer. Les ménages ayant bénéficié du boom d’argan engagent plus de dépenses au souk hebdomadaire et investissent plus dans l’achat du cheptel caprin. Ces ménages sont plus susceptibles d’envoyer leurs filles à l’école secondaire.

Toutefois, les résultats de cette enquête montrent que les ménages ne montrent pas un comportement collectif à long terme pour la conservation de la forêt puisqu’ils continuent à pratiquer des techniques agressives pour la collecte des fruits (gaulage) et à utiliser davantage le bois d’argan pour l’énergie. Le surpâturage aggrave le problème étant donné que les ménages profitant du boom d’argan continuent à investir dans l’élevage caprin très menaçant pour la forêt d’argan.

L’organisation des coopératives féminines de production de l’huile d’argan dans des groupements d’intérêts économiques et l’amélioration des techniques de production et de marketing est un moyen important pour accéder aux marchés de haute valeur de l’huile d’argan. Mais, les principaux problèmes qui entravent le bon fonctionnement, voire la durabilité des coopératives, sont le problème de bonne gouvernance, l’analphabétisme des adhérentes, la concurrence des sociétés privées, la disponibilité de la matière première (fruits d’argan) et la dégradation de la forêt. Ce dernier problème constitue l’axe central des séances de sensibilisation des adhérentes au niveau des coopératives.

Nous terminons par quelques constats et recommandations au terme de cette étude et suite aux dernières évolutions du marché d’argan en 2008. La faible disponibilité de la production des fruits d’argan en 2008 a engendré une augmentation spectaculaire des prix de tous les produits d’argan (fruits, noix, amendons et huile).

L’émergence d’un nouveau marché des amendons exigeant en matière de qualité (amendons non collectés via les chèvres) est susceptible de limiter la pression des chèvres sur la forêt lors de la saison d’agdal (Mai à Septembre). Cette nouvelle tendance du marché a incité les ménages à réduire le coût de production en se limitant à la vente des amendons. La vente de l’huile d’argan étant moins rentable. Toutefois ce problème de disponibilité des fruits d’argan a mis en difficulté les coopératives ne disposant pas de stocks suffisants en fruits.

Etant donné l’importance capitale que jouent les coopératives de production dans la valorisation de l’huile d’argan à travers son accessibilité aux marchés de haute valeur (exportation) et dans la sensibilisation des habitants sur l’intérêt de la conservation de la forêt, il est important d’accorder davantage d’attention au développement de ces coopératives notamment à travers la formation de leurs responsables et de leurs adhérentes et surtout de les protéger de la concurrence des sociétés privées à travers la certification de leurs produits et la recherche des circuits de commercialisation nationaux et internationaux (commerce équitable, grandes distributions, sociétés cosmétiques et pharmaceutiques,…).

L’indication géographique protégée (IGP) de l’huile d’argan récemment demandée officiellement par l’AMIGHA dans le cadre de la nouvelle loi 25/06 sur les signes distinctifs d’origine et de qualité serait d’une grande utilité pour l’amélioration de la valeur de l’huile d’argan et surtout pour la protection des coopératives de production de l’huile d’argan contre l’arnaque des sociétés privées.

Enfin le défi le plus important reste de changer la perception des habitants d’une vision de protection des arbres à plus court terme pour l’amélioration de la production de fruits à une vision à plus long terme pour une conservation de la forêt. Ceci passerait par davantage de sensibilisation des populations par tous les moyens de communication (médias, souks, mosquées,…) et surtout par l’implication de cette culture de préservation du patrimoine de la forêt d’argan dans les programmes de formation au sein des écoles primaires et secondaires de la région d’argan.

Dr. Abdellah Aboudrare (1), Dr. Travis J. Lybbert (2) et Nicholas Magnan (2)
(1) Ecole Nationale d’Agriculture de Meknès
(2) Université de Californie à Davis