Changements climatiques au Maroc: quels systèmes de culture et quelles biotechnologies pour s’y adapter ?

CHANGEMENTS CLIMATIQUES ET RÉGIONS MONTAGNEUSES

La montagne est la région la plus arrosée du Maroc, avec d’importantes disparités selon le lieu (800-1200 mm/an dans le Rif, 1000-1200 dans le moyen Atlas, 600-900 dans le haut Atlas). Mais elle n’est pas épargnée du changement climatique. En plus du risque-sécheresse qu’elle partage avec les autres régions, la montagne est menacée par les effets directs du réchauffement climatique. Le pied du moyen Atlas, réputé pour sa production de rosacées fruitières il y a 20-30 ans, a connu un important recul de superficies de pommier et de cerisier, à cause entre autres du manque de froid, même s’il est difficile de chiffrer la part due au froid dans l’ensemble des causes à l’origine de ce recul. Le diagramme de la figue 1 présente l’évolution du nombre d’heures de froid ΣHF à Séfrou (altitude 600- 700 m) de 1989 à 2015, calculées selon la formule de Crossa-Raynaud (1956). Les résultats montrent une tendance nette au réchauffement hivernal de la zone avec en plus, un variogramme plus serré à partir de 2012, suggérant probablement l’entrée dans un nouveau cycle à hiver encore plus doux.

L’étude menée sur l’abricotier, l’olivier, le prunier, et le pêcher/nectarinier dans la même zone a permis d’identifier sur le terrain quelques-unes des implications de ce dérèglement climatique sur ces espèces. Ils peuvent se traduire comme en 2016 à hiver très doux (ΣHF < 300h), par une perte remarquable de productivité équivalente à 80 % pour l’abricotier et 60 % pour l’olivier planté en intensif. Dans d’autres régions comme le Tadla, la perte sur l’olivier attribuée la même campagne au manque de froid sur le super intensif dépasse 80 % pour l’Arbequina et 90 % pour l’Arbosana (Olea, 2016). Sur agrumes, il n’y a pas de perte de productivité ou de qualité, mais surtout une maturité précoce jamais notée auparavant sur des variétés d’oranges comme New Hall et Washington Sanguine. Sur cette dernière, le Brix de 8, le taux de jus de 45 % et la coloration 2/3-1/3 sont atteints durant la première décade de décembre, au lieu de la mi-janvier en année normale.

Pour le prunier et un peu moins pour le pêcher/nectarinier, on note un retard de floraison, un décalage atypique entre la floraison et la pousse végétative, une maturité tardive et groupée avec pour certaines variétés de prunier comme Fortune, un retard de coloration. Étant donné la période très courte qui reste au fruit pour assurer sa croissance, la productivité et le calibre sont impactés négativement et fortement. Le tonnage est réduit de 15-20 % par rapport à une année normale et le calibre produit est dominé par la classe B, C et A, au lieu de la classe AA et AAA, qui sont les plus rémunérées sur le marché (Oubaki et Amlal, 2016).

Sur le plan organisationnel et commercial, ce dérèglement climatique entraîne une véritable réaction en chaîne en ce qui concerne notamment la gestion de la main d’œuvre, de la récolte, de la capacité en froid, le conditionnement, le transport et la commercialisation. Sans oublier le marketing qui doit reprendre la publicité sur des variétés pourtant connues du consommateur, dont la vente en conditions climatiques normales ne soulève aucun problème de qualité. Les mêmes remarques concernant la baisse de productivité et de la qualité ont été notées sur la poire, mais aussi sur le pommier en haute montagne.

CHANGEMENTS CLIMATIQUES ET RÉGIONS AGRICOLES IRRIGUÉES

Bien que le Maroc ait déployé d’importants moyens et fait construire plus de 110 barrages pour l’irrigation en moins de 60 ans (Bouaicha et Benabdelfadel, 2010), il est encore loin de l’objectif zéro gaspillage et zéro dégât fixé au départ. Calculé sur une décennie, plus d’un milliard de m3 d’eau/an, c’est-à-dire de quoi encore irriguer ½ million d’ha, sont encore envoyés dans l’océan. Testés en années très pluvieuses comme 2002 et 2010, quelques-uns de ces ouvrages comme Alwahda et Idriss Ier qui, en plus de l’irrigation, ont le rôle de protéger la grande plaine du Gharb contre les inondations, ont également montré leurs limites. Malgré les 5,7 milliards de capacité entre les deux barrages, l’on soit encore obligé d’inonder volontairement des milliers d’ha chaque fois qu’il pleut trop et de déplacer les populations pour les mettre en sécurité. La stratégie d’écrêter chaque année tôt un grand barrage comme Alwahda, sans être dénué d’intérêt, présente le risque que, s’il ne pleut pas l’année suivante, on aura encore gaspillé davantage d’eau d’irrigation. Avec les changements climatiques, qui prévoient une plus forte concentration de pluie en hiver, ce risque d’inondations ira peut-être encore en s’aggravant, et son corollaire de demande en capacité de stockage d’eau de crue aussi, du moins dans la partie nord du pays. Sécheresse plus récurrente et risques d’inondations plus graves, obligent à revoir à la hausse le besoin en barrages, à augmenter la cadence de réalisation, et à gérer encore mieux l’eau d’irrigation.

Des régimes pluviométriques avec des pluies torrentielles de plus en plus fréquentes sur des bassins mal protégés, soulèvent aussi la grande question de la durée de vie des grands barrages en rapport avec l’ampleur de l’envasement, mais aussi sur la longévité des réseaux d’assainissement et de drainage. Le sujet est particulièrement important dans les bassins nus faits de formations marneuses avec forte pente, prolongée en plaine par du terrain plat (p< 0,6 %). C’est le cas du Gharb où l’on est obligé de refaire le curage du réseau d’assainissement à des cadences qui grèvent trop le budget de l’État.

La demande supplémentaire en barrages au Maroc, en rapport avec les changements climatiques, a de multiples facettes et n’est pas simple. Elle soulève en particulier la difficulté majeure que tout est prioritaire. Dans le nord excédentaire en eau, l’idée de faire vite s’impose afin de prévenir les inondations, de stocker l’eau de crue évacuée en mer et de l’utiliser par la suite pour irriguer les superficies non encore irriguées dans les régions du bassin. Les éléments disponibles indiquent aussi un excédent d’environ 700 millions de m3 qu’il faudrait transférer du nord vers les bassins déficitaires du sud (Oum R’bia et Tensift) au moyen d’autoroutes de l’eau dont les études sont en cours (MEMEE, 2014). Dans le sud du pays, plus aride, l’urgence de créer de nouveaux barrages ou de surélever les barrages existants est dictée par un manque d’eau crucial; le Souss en est l’exemple typique.

Un plus grand réchauffement climatique sous-entend un plus fort ETP à l’amont, aussi bien du bassin versant qu’à l’aval du lac du barrage, au-dessus des conduites de transport si elles sont à ciel ouvert, qu’au-dessus des cultures. Couplée à une plus forte sécheresse, par suite de changements climatiques, un accroissement d’ETP signifie un potentiel limité en irrigation et la nécessité d’une meilleure valorisation de l’eau disponible, mais aussi la valorisation spécifique des eaux de crue en année particulièrement pluvieuse.

Une baisse de potentiel en eau des bassins versants du nord est prévue par divers modèles (Senoussi et al., 1999). Elle est évaluée pour l’Ouergha à environ 8% à l’horizon 2050, même avec une hypothèse de simulation optimiste. Elle doit être prise en considération pour décider si les projets d’autoroutes de l’eau sur lesquels travaille le Maroc doivent toujours avoir lieu ou non. Et si oui, dans quel objectif et quelle dimension les ouvrages à mettre en place doivent-ils avoir. Y aura-t-il encore un excédent d’eau à transférer régulièrement vers le sud ou seulement en période de crue. S’agira-t-il du transfert d’excédents comme prévu ou de partage de ressource avec le sud pour des impératifs socio-économique de solidarité et de sauvegarde.

L’une des technologies utilisées pour valoriser l’eau dans les périmètres irrigués est celle de la micro-irrigation, moins consommatrice d’eau. Elle permet des gains de plus de 50 % par rapport au gravitaire et 30 % par rapport à l’aspersion et au pivot (Elattir, 2005), à condition toutefois d’être gérée correctement. L’autre approche est le choix biotechnologique afin de mieux valoriser le m3 d’eau consommée. Dans des périmètres irrigués comme le Souss, où les disponibilités en eau sont très limitées, des cultures comme les céréales, le maïs ensilage et encore moins la luzerne, n’ont pas lieu d’être, elles doivent être remplacées par des cultures sous serre ou de l’arboriculture. Dans le Gharb, des cultures telles que le riz ou la canne irriguée au gravitaire ont encore leur place pendant quelques années, tant que l’excédent d’eau est encore envoyé dans l’océan, mais à terme, elles doivent être abandonnées. Et d’une manière générale, dans les périmètres irrigués, quelle que soit l’espèce, il faut penser à des variétés d’efficience élevée, produisant de la qualité et laissant de fortes marges. Par exemple, des variétés de céréales à 60-70 qx/ha, des variétés de colza à 40 qx/ha, des betteraves monogermes ou des hybrides de maïs ensilage de qualité dépassant 70-80 T/ha. Et pourquoi pas des variétés de pomme de terre hautes productrices comme Kuroda et Rudolph afin de commencer à substituer à l’amidon de blé celui de la pomme de terre, sous réserve de faire évoluer le régime alimentaire de la population. Une pomme de terre à 40 T/ha avec un même volume d’eau consommé, produit environ deux fois plus d’énergie qu’un blé à 50 qx (30.800 Kcal contre 16.950 Kcal), et laisse aussi deux fois plus de marge à l’agriculteur (30.000 Dh/ha contre 15.000 Dh/ha).

Les inondations en année très humide ne sont pas le fait de débordement des lâchers de barrages seuls mais parfois d’inondations marginales locales. Là aussi, il faut faire appel à l’agronomie et aux biotechnologies pour résoudre le problème. Pour protéger les agrumes contre les effets temporaires des inondations dans des zones comme le Gharb, on peut combiner entre eux, drainage interne en parcelle, plantation sur butte et porte greffe tolérant au Phytophtora et à l’excès d’eau comme le Carrizo ou le Saccaton (Zemzami, 2013; Jacquemond et al., 2013).

Dans certains périmètres irrigués comme Guerdane dans le Souss, l’offre en eau des barrages et des acquières est irrégulière et très dépendante de la pluviométrie de la campagne. Elle peut passer d’un extrême à l’autre. D’où la nécessité d’en tenir compte pour le choix de l’occupation du sol et du système de culture. Le tableau 2 donne un exemple de raisonnement pour la gestion de ces situations particulières. Elle met en jeu un système binaire agrumes/maraîchage avec superficie d’agrumes fixe, déterminée en fonction de l’offre minimale durable sur une longue période, et celle du maraîchage ou d’autres cultures annuelles décidée la veille des semis, en fonction de l’offre réelle de l’année en cours.

Tableau 2: Gestion de l’occupation du sol (%) en fonction de la disponibilité en eau de la campagne

AgrumesCultures annuelles/maraîchageJachère
Hypothèse forte *505000
Hypothèse moyenne**502525
Hypothèse minimale***500050

*Année pluvieuse – eau non limitante. **Eau partiellement disponible.*** Eau de barrage seule disponible et forages taris.

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