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La sociologie rurale, pourquoi faire ? (1979), Paul PASCON

30 ans de sociologie au Maroc (1986) 

Paul PASCON

Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II

 La sociologie rurale, pourquoi faire ? (1979), Paul PASCON

 

1 – LA SOCIOLOGIE RURALE POURQUOI FAIRE ?
La connaissance serait faite pour transformer le monde. Certes, mais par qui ? Pour qui ? Vaste débat ! À partir de ce seul principe on peut attendre le meilleur et le pire, le potpourri où intimement se mêlent des volontés et des intérêts.
Nul doute que des finalités sociales, plus ou moins vaguement pressenties dans la courbe d’une biographie puissent présider au choix d’une profession ou d’un secteur de recherche. Mais plus largement la conjoncture ouvre à l’occasion des perspectives qui ne s’éclaircissent que peu à peu. On peut se retrouver chercheur en sciences sociales dans tel domaine, tel secteur, tel emploi, avant d’avoir délibéré d’une stratégie générale et plus souvent à côté ou hors d’une stratégie générale impliquant une large connaissance du monde autre que dogmatique. En d’autres termes plus triviaux, on est dans la place avant d’avoir pu beaucoup y réfléchir, enfin, c’est le cas le plus constant… On doit faire avec, c’est-à-dire tenter d’ajuster au mieux son tir dans un champ qui existe avant nous.
Un champ ! Si les oiseaux chantent, nous apprennent les ornithologues, ce n’est pas pour le plaisir de nos oreilles, mais pour s’affirmer sur un territoire; ils poussent leurs cris pour repousser le cri des autres. Les grands carnassiers pissent aux limites de leurs terrains de chasse. Les universitaires, chercheurs et gens de plume discourent, publient, impriment pour baliser leur champ, y assurer leur place, s’élever dans une hiérarchie, accroître leur capital symbolique et vivre de la rente directe et indirecte de celui-ci. Rente directe misérable des droits d’auteurs et modeste du cursus universitaire; rente indirecte de prestige dans leur corps, leur parti, leur société, et la constellation internationale (colloques, conférences, invitations, missions).
La sociologie rurale, la sociologie tout court, toute entreprise, scientifique ou autre, n’échappe pas à cette règle sociologique, que l’activité sert d’abord l’acteur. Que celui-ci ne se cache pas derrière une fausse morale ou le plaisir de se dire au service des autres, il se sert lui-même en premier; et ceci peut souvent expliquer beaucoup de choses dans sa démarche scientifique, souvent plus que sa rigueur, son intelligence ou l’ampleur de ses connaissances. Bien sûr, il y a des stratégies plus courtes que d’autres, plus dévoilées, moins subtiles, plus impatientes, mais tous nous nous agitons pour gagner une place au soleil même si nous risquons parfois de la passer à l’ombre.
Ceci étant dit et entendu, nous devons livrer une certaine marchandise, en l’occurrence ici de la sociologie rurale. C’est le moment de se demander de quoi il s’agit.
(*) Ce texte devait servir d’introduction à un manuel de sociologie rurale en préparation.

2 – DÉONTOLOGIE [1]

L’exercice répété d’une activité scientifique dans un champ défini débouche au fil des années sur l’acquisition d’une sorte d’avantage professionnel dans la connaissance de ce domaine, et dans la capacité à en traiter les informations. La nécessaire division du travail scientifique institue des spécialités. Celles-ci donnent des titres, découpent des fiefs, ouvrent sur des pouvoirs.
A tout citoyen est reconnu le droit de parler de sa propre société, mais on lui dénie, en général, celui d’avoir plus qu’une opinion, d’apporter plus qu’un témoignage, au milieu d’autres témoignages. Le sociologue, lui, est censé être armé d’une méthode au moyen de laquelle il totalise, puis dépasse, surplombe et transcende, la masse des informations.
Le chercheur devrait donc savoir plus, savoir mieux. Ce qu’il dit, non en tant que citoyen mais en tant que sociologue, lui donne des pouvoirs sur l’opinion, et aussi sur l’accumulation de la science. La matière imprimée en effet a son autorité propre, probablement surfaite. L’écrit durable, diff usable dans d’autres continents, est repris en référence dans des conceptions plus vastes, par des chercheurs lointains, qui n’ont guère le loisir d’en approfondir les sources.
Ne surestimons pas cependant le poids actuel des sociologues dans la société civile. Au total, les hommes pensent, parlent et agissent sans se soucier exagérément d’eux. Et c’est tant mieux pour la démocratie ! Rien ne serait plus grave que de reconnaître le moindre ascendant sur autrui à ceux qui se sont enfermés dans l’angle étroit de leur spécialité. Mais ne sous-estimons pas non plus les dangers de la pénétration insidieuse et sournoise de produits intellectuels frappés au label de la science. La science peut aussi bien être le cheval de Troie des totalitarismes. La poursuite excessive d’une méthode, au point d’en déclarer l’excellence universelle, ouvre sur le manichéisme et la barbarie. L’article, l’ouvrage publié, apportent des munitions aux politiques et aux dominants, et alimentent leurs controverses : ils y puisent – sinon leurs idées -du moins des faits à mobiliser à la rescousse de leurs dogmes. De ce fait, le sociologue est toujours au service du pouvoir, des pouvoirs, quel qu’en soit le camp.
Le chercheur en sciences humaines ne peut échapper à la question de sa place dans la société. L’approfondissement déontologique vise à identifier ces pouvoirs possibles, à contrebalancer la montée potentielle des savoirs par des devoirs de réserve et de probité; il vise aussi à une dénonciation préalable des risques que la science fait peser sur la société. L’ascèse déontologique est aussi nécessaire à la qualité de la recherche que l’exercice de la méthode.
Chaque sociologue est sommé de repérer les pouvoirs qu’il prend dans la société qu’il étudie, d’examiner les mécanismes d’établissement de ceux-ci, de découvrir les moyens de les contenir pour en empêcher l’abus, d’apprécier sa véritable place et d’édicter une sorte de code moral de l’exercice de ses pratiques.

3- SOCIOLOGIE DE LA SOCIOLOGIE RURALE MAROCAINE

La sociologie rurale vise à la connaissance de la société rurale. Elle n’est pas le fait des ruraux mêmes, au moins pour le moment, et semble-il pour une longue période encore. Certes il y a, et il y aura, des sociologues marocains d’origine rurale qui étudient (et étudieront) la société rurale. Mais la question de leur origine n’est pas un test d’appartenance à la société rurale. C’est leur situation présente, leur enracinement actuel, leurs perspectives personnelles, qui définissent mieux leur insertion dans la société.
Aujourd’hui, les sociologues ruraux sont tous des citadins ou des citadinisés. Ceci ne limite en rien leurs droits, ni ne réduit non plus leurs talents, pour étudier la société rurale[2]. Ils ont simplement, de ce fait, un point de vue particulier qui est propre à leur position spécifique. Il convient d’analyser celle-ci et d’en tenir compte.
En tant que réflexion sur la société, la sociologie implique la distanciation, c’est-à-dire la réalisation de ce minimum de rupture vis-à-vis de soi-même et de son groupe, qui est nécessaire à l’objectivisation. Mais le danger est peut­ être ailleurs : la sociologie marginalise et se marginalise. Aussitôt, elle est menacée par deux excès : la neutralité et la manipulation.
La neutralisation est un refuge confortable. C’est le point de vue de Sirius d’où le sociologue examine avec des yeux d’entomologiste la société et les hommes en train de se débattre dans leurs gros et minuscules problèmes présents à l’échelle de l’Histoire et de la Planète.  Le discours de la sociologie neutre n’est pas sans intérêt pour la Société: il donne du recul, le sens des proportions et de la relativité.  Mais il est trop souvent inopérant, lasse le citoyen impatient d’agir, et laisse sans réponse les questions immédiates et brûlantes.
La sociologie manipulatoire est celle qui a pris parti dans le champ des forces sociales présentes. Laissons de côté pour le moment ses tares méthodo­ logiques originelles : avoir un parti pris ne favorise pas l’objectivisation. Restons plutôt sur le terrain de l’action sociale où elle veut se placer. Le débat est ici entre la science et la politique[3]. Dans ce contexte, la sociologie est sommée de fournir les moyens et les recettes pour transformer la société vers une fin qui est déclarée bonne. Par qui ? Par le pouvoir ? Par le contre­ pouvoir ? Par le Ministère ? Par le Parti ? Quel parti ? Encore faudrait-il faire la preuve de l’excellence des fins. Il n’y a pas de démonstration de l’idéalité des fins. On poursuit les utopies indéfiniment, on ne les réalise pas ! L’histoire de l’Islam, de la Chrétienté ou des Socialismes réels sont là pour montrer que les hommes aspirent à l’idéal et agissent pragmatiquement.
Mais il est convenable de faire en sorte que les citoyens puissent connaître la société dans laquelle ils vivent, au sein de laquelle ils désirent poursuivre leurs fins, réaliser leurs intérêts.
La sociologie sait qu’en servant des causes elle se met surtout au service des dirigeants qui s’en réclament. On peut ne pas douter de leur générosité pré­ sente. Les preuves abondent qu’il faille douter absolument de leur indéfinie générosité.
Il y a autant de dangers à faire de la sociologie l’instrument des représentants d’une classe sociale donnée – quelle qu’elle soit – que de donner à celle-ci le monopole de la radiodiffusion.
La sociologie rurale présente des difficultés supplémentaires. Dans la société présente, les ruraux sont dominés et handicapés. La culture dominante est actuellement celle de la société industrielle et citadine, chez nous capitalistes. Dans tous les registres de leur existence, les campagnards ressentent la réalité de leur exploitation par d’autres univers sociétaux. Les politiques les plus avancés ne visent qu’à leur faire jouer des rôles définis d’avance, en dehors d’eux, dans un scénario général où ils ne sont qu’une force d ‘appoint et une négativité à renverser.
Faut-il en prendre son parti ? La sociologie rurale est, et sera longtemps, une sociologie de classe au service des dominants. Le militant politique lui­même, lorsqu’il relate la condition paysanne dans un journal d’opposition apporte plus de munitions aux prépondérants, qu’il n’atteint l’opinion au profit de la paysannerie.  Le regard posé sur la ruralité par des intellectuels insérés dans la société industrielle et l’univers citadin est un regard «colonial».
Il n’y a pas d’arguments pour contredire cet état de fait. Y opposer de bons sentiments ou supposer qu’on sert la révolution et le renversement de cet état de fait n’est que de la poudre aux yeux ou un déplacement du problème dans le futur: une colonisation anticipée en quelque sorte. L’examen radical – au sens que la critique doit aller jusqu’à la racine -est nécessaire pour au moins ne pas être dupe et peut-être trouver une voie de sortie du piège tant que des organisations paysannes autonomes n’auront pas vu le jour et pris en charge le devenir de leur classe. Ce qui ne se fera pas tant qu’une certaine industrialisation et urbanisation des campagnes n’auront pas fait craquer les cadres traditionnels.

Fonctions et rôles de la sociologie rurale

Que les études sur la société rurale soient fondamentales ou appliquées, de pure érudition ou ayant des implications immédiates sur les hommes, elles assurent toutes des fonctions et des rôles qu’il faut repérer dans la perspective déontologique.
D’abord, ces études participent à l’édification d’un corpus, d’une somme de connaissances regroupées dans des articles et des livres référenciés. L’accessibilité à ces documents connaît de graves difficultés à l’heure où cet ouvrage est écrit. Malgré les efforts considérables entrepris par le Centre National de Documentation (CND), il n’existe pas encore de référenciation exhaustive des travaux en cours ou récemment terminés dans le domaine de la sociologie marocaine.
En particulier, de très nombreuses recherches non publiées, menées dans des Universités françaises, germaniques ou autres, restent longtemps inconnues des chercheurs du Maroc. Dans le pays même, les mémoires et les thèses, dont les titres sont parfois publiés dans des revues spécialisées, sont trop souvent inaccessibles. Que dire enfin du trop petit nombre de bibliothèques, des difficultés qu’il y a à y obtenir les ouvrages en consultation, de leur absence tout simplement dans la plupart des grandes villes du pays ?
La première fonction de la sociologie rurale, qui est de mettre à la disposition d’un large public le résultat de ses recherches, est par suite très mal rem­ plie par l’inorganisation et l’impéritie des pouvoirs publics et des associations professionnelles dans ce domaine et par l’inorganisation de la sociologie elle­ même.
La sociologie rurale vise à connaître et à rendre intelligible la société rurale. Qu’est-ce-à dire? Est-ce différent des rôles de la sociologie urbaine ou de la sociologie de la famille? Certainement! Dans celles-ci il y a une grande part de recherches introspectives d’une classe sur elle-même, d’un groupe sur lui­même. Lorsque les citadins s’interrogent sur le devenir de la ville, l’origine et le développement des nuisances, la source de l’agressivité, les implications culturelles de la disparition de la vie de quartier, sans doute font-ils aussi une sociologie de classe, mais ils s’impliquent également dans la compréhension de leur propre univers sociétal.
Lorsque des chercheurs examinent la réduction des familles en ménages, la pénétration de nouvelles manières de vivre et d’habiter, les conséquences des choix procréatifs, ils sont à la fois observateurs et observés.
Il n’en est pas de même pour la sociologie des classes «dangereuses», des classes exploitées, des groupes culturellement plus faibles ou qui ne disposent pas des moyens de l’expression dominante. La sociologie de ces univers-là est une sociologie qui réalise un transfert d’informations. La sociologie rurale extrait, élabore et exporte, du rural vers l’urbain, une connaissance qui se veut intelligible de l’étrangeté rurale. Le sociologue rural est par suite plus un transporteur qu’un analyste. La sociologie rurale est sommée souvent d’aller plus loin. On lui demande de fournir les armes efficaces de la domination culturelle, c’est-à-dire aussi de la domination technique, financière, économique, sociale et politique. Puisqu’il est entendu depuis bien longtemps que la culture rurale est fruste, incapable de progrès, peu productive, encombrée d’usages désuets, la cause n’est plus à plaider d’appeler à sa transformation rapide[4]. La sociologie rurale est chargée d’examiner les voies et moyens de la pénétration de la culture urbaine, industrielle et ici occidentale, dans la paysannerie. Naïvement, les dominants pensent qu’il y a des recettes, des «trucs» efficaces qui permettent de contourner habilement les défenses de la société rurale. Puis d’y ouvrir des brèches, par où pourront s’introduire de nouvelles modes de penser, d’autres usages, et évidemment les marchands de quincaillerie. Bien entendu, il y a toujours la possibilité de monter des farces et attrapes; on peut toujours trouver des sociologues vénaux pour y aider. La question est de savoir qui on attrape. Et si en définitive la société dite urbaine et «civilisée» ne se piège pas elle-même en profitant du léger avantage historique qu’elle détient actuelle­ ment pour s’enfermer dans un univers plat, homogène, marchand et «déculturé». La vulgarisation agricole, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’est rien d’autre qu’une entreprise forcenée pour contraindre une société à accepter les voies et moyens d’une autre.
La sociologie rurale a aussi des fonctions plus nobles: étudier des modes d’existence de sociétés différentes. La diversité remarquable des types sociétaux au Maroc enrichit la connaissance de l’humain en général. Il y a dans le sociologue rural au Maroc, un ethnologue toujours émerveillé. Telle coutume, tel costume, telle pratique, sont assez étranges pour surprendre et demander explication. Le banal, notre vie quotidienne, sont tout aussi surprenants et demandent explication, mais ce sont les… autres qui peuvent plus aisément s’en étonner et s’engager à y comprendre quelque chose. Le monde rural est, pour le Marocain, une source perpétuelle d’interrogations. Et pas seulement pour l’urbain. Les régionalismes sont assez fortement marqués encore pour qu’un Rifain s’indigne des rapports hommes/femmes dans le Moyen-Atlas, pour qu’un Soussi s’étonne du système d’éducation d’un Chaoui, pour qu’un pasteur de !’Oriental reste perplexe devant la vente du lait au Tadla. La sociologie rurale a ici un beau rôle à jouer. Non pour seulement décrire, démonter et expliquer les usages et les systèmes culturels des… autres, mais pour faire comprendre la source de la diversité, sa valeur, sa participation à une culture nationale plus large, et plus riche de ces variations mêmes. Pour engager les ruraux eux-mêmes enfin à leur introspection et à la défense de leur culture, à la résistance au mouvement universel de nivellement par le bas de la société industrielle et occidentale. Non pour réduire la spécificité en folklore, comme cela est sensible dans les pays de l’Est européen, non pour une défense perdue d’avance de la tradition, mais pour la transgression de cette tradition en modernités spécifiques. Il faut affirmer la dignité de l’ethnographie et de l’ethnologie !
Mais nous sommes loin du compte. La trivialité et la partialité l’emportent encore trop lourdement en sociologie rurale, suivant en cela l’opinion dominante, sourde à l’existence d’une authentique culture paysanne.
Les socialistes rigoureux et partisans ont toujours condamné la sociologie en disant qu’une démocratie parfaite permettrait aux peuples de déclarer suffisamment leurs desiderata et ne rendrait plus la sociologie utile qu’à la seule rédaction de cahiers de revendications ou à la thermométrie des fièvres sociales. Propos qui posent aussi de graves interrogations sur les sociétés dites socialistes qui se sont ouvertes récemment à la sociologie. Reconnaîtraient­ elles la fin de la démocratie en leur sein?
Il reste vrai que les dominants de tous les pays et de tous les systèmes sociaux visent à faire de la sociologie une police un peu plus élaborée. Lorsque les Renseignements Généraux ou les organisations du Parti sont dépassés par la compréhension de situations difficiles, ou lorsque ces voies naturelles de l’information de l’État se sclérosent dans les luttes internes de personnes et de clans, la sociologie-putain a encore un rôle à jouer. Est-il besoin de dire qu’il peut y avoir encore une autre sociologie qui refuse ce rôle et en joue d’autres ?

L’échange inégal de la communication en sociologie rurale

Pour l’instant, le sociologue rural au Maroc transporte de l’information des campagnes vers les villes, des dominés vers les dominants; il joue un rôle plus qu’ambigu de substitut de la démocratie.
La circulation de l’information ressemble étonnamment à celle des marchandises.  L’information,  la connaissance  factuelle,  sont extraites de situations dispersées, événementielles, ou provoquées, collectées par le sociologue, analysées,  élaborées,  conditionnées,  en propositions  compréhensibles,  puis servies sur un marché culturel éloigné de ses sources. Les retombées sur les lieux d’origine sont toujours très modestes dans leurs formes assimilables. Par contre, les projets d’action de l’État, ou d’autres formes dominantes, qui sont dressés à partir de ces données primitives peuvent revenir comme des boomerangs, transformer les populations-sources en populations-cibles. Sans autre recours pour celles-ci que la résistance silencieuse, ou l’explosion maladroite.
La collecte des faits sociaux par les sociologues débouche sur des constructions intellectuelles qui enjambent des considérations partielles et dépassent le cadre dans lequel ces informations ont été puisées. Constructions qui créent de nouvelles réalités, de nouvelles entités censées être rationnelles, c’est-à-dire recourant à une autre rationalité, donc séparée, le plus souvent de la rationalité d’origine. Première trahison !
L’exportation et la transformation de l’information apparaît donc déjà à ce stade primaire comme une exportation de matières premières, comme une confiscation aussi, car cette matière brute ou légèrement élaborée ne revient pas sur le marché rural: elle va demeurer confidentielle jusqu’au stade final de son élaboration.
La catégorie du confidentiel est une autre citadelle à abattre. Vestige de l’ancien régime, le secret réserve en réalité à quelques-u ns une information qui ne doit pas être servie à d’autres. Interdire, c’est bien connu, veut dire réserver. La justification la plus courante est celle de la défense à l’égard des puissances étrangères. Empêcher qu’une information circule vise à soustraire cette information à l’étranger. Ce qui fait sourire : toutes les études sont au Maroc entre les mains des étrangers ! Ce n’est un secret pour personne que bon nombre de missions internationales et que quelques ambassades connais­ sent mieux les dossiers que les ministères intéressés. Les étrangers ont au Maroc des facilités d’études bien plus grandes que les nationaux. Le système de classement, de référence et le sérieux professionnel tout simplement, rend dérisoire cette justification première du confidentiel. Pour ceux qui ont le pouvoir d’accéder aux dossiers, les mentions «secret», «confidentiel» permettent seulement de distinguer ce qu’il y a d’important à lire de ce qui ne l’est pas.
La deuxième justification du confidentiel découle de la nécessité qu’il y aurait à réserver à l’État, la décision. L’État serait-il contre la Nation ? Non point affirme-t-on ! C’est pour prévenir la spéculation, les troubles, l’irréparable ! Mais l’expérience prouve que ce sont les spéculateurs qui sont les premiers informés.
En réalité, le confidentiel est contre les dominés au profit des dominants. Le confidentiel est un des moyens de la domination tout simplement. Autre avantage, le confidentiel détourne la lutte entre des forces sociales, obscurcit la connaissance, permet de diviser et de reporter une décision qu’une connaissance générale imposerait. La liquidation du caractère confidentiel des études et des recherches, des statistiques démographiques de détail, etc…, est un objectif prioritaire du développement d’une sociologie au service de tous.
La condamnation du confidentiel évidemment ne concerne pas la garantie de l’anonymat. Ce qui n’est connu que par les relations singulières de deux personnes doit être à l’abri de la divulgation si tel est le désir de l’informateur, y compris des maîtres d’œuvre.
Il y a des formes plus subtiles et qui passent inaperçues dans l’échange inégal d’information: c’est la forme d’établissement des études, la langue et le formalisme final de la transmission du résultat des recherches. Si l’enquête est faite en arabe dialectal oral, l’étude est rédigée en français ou en arabe classique imprimé. L’information quitte la sphère de !’oralité illettrée, entre dans le cercle étroit des mandarins patentés, et ne peut plus en sortir. Pour que les fournisseurs d’informations premières puissent accéder aux résultats élaborés à partir de leurs apports, il faudrait que ceux-ci soient restitués en arabe courant oral (radio) ou audiovisuel (télévision), ou expliqué sur place. Avancer de telles propositions, c’est aujourd’hui choisir de passer pour un doux rêveur. Mais penser autrement, ou ne pas tenter la percée dans cette voie, c’est admettre une fois pour toutes qu’il y a une large majorité chargée de fournir des faits et une étroite minorité qui se réserve la connaissance de ces faits. La tyrannie commence là ! Ne rien faire ? Ne rien dire ?
Le pessimisme de cette dernière observation ne condamne-t-il pas une fois pour toute la sociologie ? Approche scientifique de classe, la sociologie rurale est-elle à rejeter entièrement puisqu’elle est un moyen de domination ? Le sociologue est-il sommé par la sociologie de la sociologie, de jeter par-dessus bord, problématiques, théories et méthodes pour se mettre plus directement à se battre aux côtés de ses semblables ? La science de la société serait-elle à ce point véreuse, perverse et vicieuse qu’il faille couper court et la déclarer hors la morale ?
Mais qui sont donc mes semblables ? D’où viennent-ils ? Où courent-ils ? Pourquoi leur emboîterais-je le pas sous l’idée un peu courte que balancer c’est trahir ? Se mettre à leur service signifie-t-il que je doive m’immerger dans leur être, dans leurs erreurs comme dans leurs vérités, dans leurs ignorances comme dans leurs connaissances, dans leurs partialités comme dans leurs universalités ?
Sont-ils d’accord, d’abord, mes semblables ? Ont-ils un comportement, une éthique homogène, comme Musulmans, comme Marocains, comme ruraux ? Si la société paysanne présente une spécificité indiscutable, ne connaît-elle pas le régionalisme, la lutte de classes, la lutte de clans, l’adhésion à des sectes, à des partis ? Aucune de ces divisions, fractions ou classes ne porte seule l’avenir. Qu’on œuvre à un meilleur équilibre, ou qu’on choisisse un camp, ne doit pas signifier pour autant qu’on s’abîme à sa seule défense, qu’on s’assourdisse de son seul discours, qu’on s’aveugle de ses seules évidences.
La sociologie, la production scientifique tout simplement, ne pourrait-elle pas être le moyen d’un humanisme ? Une voie pour faire se connaître, se comprendre et s’enrichir les uns les autres, les nécessaires parties de tout ?
La sociologie rurale au Maroc ne doit-elle pas au contraire tout faire et tout dire, donner sa voie aux silencieux et parler contre les braillards ?

Les chemins étroits de la sociologie rurale

L’existence même d’une sociologie digne de ce nom serait un paradoxe dans n’importe quelle société qui irait au bout de ses logiques. Le sociologue est, doit être, celui par qui le scandale arrive, si on veut bien l’entendre et l’écouter. S’il existe, si on le laisse seulement respirer, c’est qu’il y a quelque Part un malentendu, une trahison, des stratégies réciproques tortueuses par quoi chacune des parties s’accordent tacitement. C’est aussi que la sociologie n’est pas digne de ce nom jusqu’au bout, et que les dirigeants des sociétés réelles ne sont pas totalement logiques (ne suivent pas une seule logique). Sans malentendus, il n’y aurait pas beaucoup d’ententes.
Les dirigeants tolèrent la sociologie qui n’est pas directement à leur service (Renseignements Généraux), parce qu’ils en tirent une information plus fine sur les sociétés et les groupes qu’ils administrent.  Une pensée relativement libre est en général de meilleure qualité, elle élabore une réflexion que les Béni Naam-as sont incapables de saisir et surtout de dire. Le sociologue, quand il dévoile les dessous de la société, s’adresse surtout à ses semblables, couche très mince, superficielle et marginale, souvent repue et globalement satisfaite, qui ne présente aucun danger à échanger des anecdotes dans des salons. Quant aux partis politiques qui pourraient faire usage de ces munitions, ils n’ont tout simplement pas les moyens d’être à la campagne pour s’en servir. Enfin il est de bon ton sur la scène internationale de ne pas persécuter les sociologues, les intellectuels, pour leurs seules idées. Il y a assez d’arguments ici pour que la sociologie existe au grand jour. Même si l’on a fermé un Institut de sociologie parce qu’il était jugé inefficace et coûteux, on s’est donné de meilleurs motifs que s’il avait fallu le fermer un peu plus tard pour cause d’efficacité.
La sociologie conséquente, de son côté, travaille à plus long terme. Elle sait qu’elle n’a pas une prise directe sur la société, mais une emprise médiate sur les esprits. En réglant son vocabulaire, son jargon, elle élargit ou rétrécit très exactement son impact. Elle ne se sent pas en charge de la Révolution[5]. Elle perçoit que le changement de l’ordre des apparences peut dissimuler une solide perpétuation de l’ordre fondamental, ou une résurgence impétueuse de celui-ci après quelques années d’émouvantes illusions. Elle croit au change­ ment, mais elle sait qu’il sera lent, même au milieu du volcanisme; elle le voudrait un peu plus rapide que le Ministère de l’intérieur. C’est sur les vitesses différentielles qu’il y a un malentendu …, ou un accord tacite, dans une sorte d ‘échange implicite du court terme contre le long terme, du signe contre la réalité.
Il y a peut-être aussi u ne souterraine connivence entre la sociologie et l’État autour du problème douloureux de la ruralité. Après des siècles de crainte à l’égard des campagnes[6], les dirigeants citadins envahis par la civilisation industrielle, y découvrent les racines vestigiales et menacées de la culture nationale. Les plus subtils de ces dirigeants sentent bien que ce trésor peut être sauvé, non par le folklore, mais par un renouveau des campagnes comme centres de civilisation. De même que la peste bubonique faisait vider les villes et s’éparpiller les citadins au XVIè siècle dans les forêts, ne faudra-t-il pas un jour fuir la barbarie et l’agressivité des grandes conurbations – Casablanca en offre déjà un remarquable exemple – et recréer dans les campagnes des espaces plus humains ? Les ruralistes ne manqueront pas d’être conviés à ce retournement.
Mais on ne bâtira pas sur des ruines et à partir des seules mémoires. Les ruraux, après deux siècles de rabotage et d’écrasement, n’ont plus d’instances spontanées. Le droit de réunion et d’association y est surveillé, la moindre organisation y est suspecte, comme si elle ne pouvait qu’œuvrer secrètement contre le pouvoir. L’initiative a déserté les campagnes; lorsque d’aventure elle resurgit, même sur le seul et étroit registre économique, elle doit faire allégeance au Caïd et au Cheikh et respecter les tracasseries bureaucratiques. Le sociologue qui déambule dans ces espaces est pris successivement pour un agent de la subversion, puis pour un suppôt du pouvoir local. Quand il arrive à porter en même temps les deux étiquettes il n’est probablement pas loin de la vérité.
Éprouvante mais hygiénique situation certes, mais où la totale absence de clarté en dit long sur le chemin à faire.

Pour en sortir, solutions à essayer…

Jusqu’ici -au moins durant ces derniers siècles -la ruralité a toujours été mineure, objet et non sujet de la connaissance scientifique. Cette situation domine la déontologie de la sociologie rurale et l’on ne voit guère dans l’immédiat de dépassements possibles. Il faudrait, pour changer cet ordre de choses, que les ruraux émergent au rang de l’expression politique. Une sociologie rurale libre implique l’existence de ruraux politiquement majeurs. La sociologie ne peut libérer. Elle peut aider à libérer en se libérant elle-même des schémas, des dogmes implicites ou explicites qui la retiennent prisonnière. L’approfondissement épistémologique est nécessaire au repérage des stratégies d’investissement scientifique.
La liberté se conquiert en marchant et non en attendant le Grand Soir, ou la délégation en blanc à une idéologie, à un dogme ou à une organisation aussi généreuse soit-elle. Chacun son métier !
D’abord rompre la consigne de silence, de réserve, de confidentiel. Il faut rendre universelle la connaissance de la société par elle-même. Publier les études, leurs attendus, leurs déroulements, leurs difficultés, leurs échecs. Diffuser le résultat des recherches, c’est les vulgariser dans une langue de plus en plus accessible. Ce n’est pas possible le premier jour. J’écris ceci en français, aussi correct que possible, dans une publication trop coûteuse pour les ruraux. Finalement, ce message ne peut leur parvenir directement; il faudrait qu’il soit repris, vulgarisé, traduit, peut-être oralisé, visualisé. Le chemin de sa propagation est long et tortueux: combien de temps, de relais, de traductions, de travestissements, de contresens, connaîtra tel message pour parvenir aux oreilles, et à la conscience, de tel rural ? On ne le sait pas ! C’est probablement la première chose à connaître.
Toute étude, toute recherche a une finalité outre la promotion du chercheur. Et la connaissance pour elle-même aussi «change le monde», peut-être avec moins de tapage que la recherche enrôlée ou dite appliquée: les voies du progrès de la conscience libre sont obscures. Cette finalité mérite d’être débattue avec les acteurs. Les associer à la recherche, quelle que soit la fragilité des moyens employés, c’est déjà se garantir de certaines absurdités. Ce qui 1mphque d’avoir des interlocuteurs, des sujets majeurs, non des objets d’enquêtes. Il existe partout des personnes assez subtiles pour saisir le fond de ce que l’on fait, et au-delà. Au début de toute recherche, il devrait y avoir le repérage d’un certain nombre d’individus d’âge, de groupe et de classe différents, avec qui on devient assez intime pour aller au bout de ses propres idées, sur lesquels on peut essayer celles-ci. Garde-fou de bonne logique. Si les plus habiles de nos interlocuteurs ne nous comprennent pas, ou ne nous approuvent pas, au moins en partie, que faisons-nous ?
Des individus constituent des repères, non des forces. Peut-être faut-il aller plus loin.
L’histoire de la société rurale est l’histoire de la liquidation des organisations spontanées par l’État et de l’établissement de hiérarchies administratives étroitement dépendantes du pouvoir central. On n’a pas encore vu la puissance publique encourager l’initiative collective, mais plutôt dépenser tous ses moyens à mettre celle-ci en tutelle dans le cas où d’aventure elle apparaît rait d’elle-même.
Le sociologue sait bien que dans tout groupe s’élabore toujours un pouvoir – donc des contre-pouvoirs. Si d’évidence le citoyen est appelé à se rallier à un camp, la sociologie, dans l’exercice bien compris de sa pratique, évitera de s’enrôler. Mais on doit se demander si le sociologue peut s’empêcher d’œuvrer, par son questionnement même, à l’émergence de solidarités nouvelles. Sa seule présence sur le terrain modifie le statu quo, inquiète les caciques, tente les oreilles des dominés. S’il veut simplement comprendre le travail des forces sociales, il doit aider à naît re l’expression de ceux que justement le rapport local des forces contraint d’ordinaire au murmure, sinon au silence.
Ainsi développe-t-il tant soit peu l’autonomie et la capacité des contre­pouvoirs les plus timides dans leurs compétitions avec les notabilités arrivées comme avec les organisations, capitalistes, privées, étatiques, ou partisanes.
N’est-ce pas le minimum qu’il doit faire ?

Bibliographie

Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, 1959.
Raymond Aron, L’opium des intellectuels, Paris, 1957.
Association des Chercheurs en Sciences Humaines (Maroc), Charte, citée par A. Khatibi, in Bilan de la sociologie au Maroc, A.S.H. (Rabat 1967) doc. n°2 pp.62-63.
Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, (Auto) critique de la science, Seuil, Paris, 1973.
Divers auteurs, «Middle East Studies Network» in Merip Reports, n°38, juin 1975.
Jim Paul, «Games imperialists play, in the struggle for Sahara», Merip Reports n°45, pp.17-20, mars 1975.
Jean Pierre Garnier, Le Marxisme lénifiant, Ed. Sycomore, Paris, 1979.
  1. «La boîte à idées du libéralisme avancé», in Le Monde Diplomatique octobre 1979, p.28.
Paul Pascon, Le rapport «secret» d’Edmond Doutté, in numéro spécial d’Hérodote,  dédié à Jean Dresch.
[1] Science des devoirs – des devoirs qu’impose aux professionnels l’exercice de leur métier.
[2] Alexis de Tocqueville est un précurseur de la sociologie française; son origine nationale ne l’a pas empêché d’être l’un des plus profonds analystes de la société nord-américaine. Les meilleurs ouvrages sur les révolutions soviétiques et chinoises sont américains: John Red pour la Première et Edward Snow pour la seconde. Récemment l’ouvrage de Théodore Zeldin, Passions françaises, a été salué par toute l’opinion comme remarquable et inédit. C’est pourtant un auteur britannique.
[3] Lire Max Weber, Le Savant et le Politique, Voir aussi le recueil de textes réunis par Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, (Auto) critique de la science, Seuil, Paris, 1973.
[4] L’adulation d’Ibn Khaldoun n’empêche pas l’ignorance de son message.
[5] Des progressistes affichés n’hésitant pas eux-mêmes à déclarer :
«Dans notre pays au moins, l’idée du renversement de l’ordre social n’existe nulle part… la contradiction que les organisations progressistes portent au système d’exploitation… se localise actuellement dans la revendication des réformes», El Bayane, 12 juillet 1979, Ahmed Belhamed.
[6] Dans les correspondances privées ou chérifiennes avant le Protectorat, le nom d’une ville était toujours suivi d’une invocation protectrice: Madînatu Fâs, harasaha Allâh !
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